samedi 13 mars 2021

Henri N’Koumo , entretien avec Ambre Delcroix


Henri N'Koumo, Directeur du Livre, des Arts Plastiques et Visuels au Ministère de la Culture et de la Francophonie de la République de Côte d'Ivoire


Henri N’Koumo :

« un poète et des braises »



Ambre Delcroix
, présidente de l’association MOKANDA

- A l’occasion de la semaine du livre, vous déclariez :

« Il faut que le livre soit toujours dans les mains des enfants, à l’école comme à la maison au même titre que leurs téléphones portables ». Quel a été votre lien avec la littérature dans votre enfance, y avez-vous baigné via votre famille ?


Henri N’Koumo, Directeur du Livre, des Arts Plastiques et Visuels / Ministère de la Culture et de la Francophonie de la République deCôte d’Ivoire

- A la maison, c’est mon père qui lisait le plus.

En plus des ouvrages, il lisait tous les jours le journal Fraternité Matin, celui gouvernemental.

En dehors des ouvrages au programme scolaire, le premier roman important que j’ai lu intégralement est Rouge est le sang des Noirs du Sud-Africain Peter Abrahams. 

Mon père l’avait lu en premier.

Je me souviens encore de ses propos quand il m’a vu plongé dans ce livre :

« Cet ouvrage est un peu costaud pour toi .»

J’ai aimé ce roman consacré à l’Afrique du Sud ségrégationniste avec ses kraal, ses pass, les privations de liberté et les luttes des populations noires. 

Depuis, je n’ai eu de cesse d’être au contact du livre. 


AD - Que lisiez-vous quand vous étiez plus jeune ? Quels sont les auteurs que vous aimiez? 


HN - Ma jeunesse a été marquée par la lecture de bandes dessinées principalement.

Quand j’avais autour de dix ans, je lisais des titres comme Zembla, Tarzan, Akim, Mister No, Kouakou, et, plus tard, Rahan, Je crois que cela a forgé mon amour pour les textes, en plus de l’image. 

La BD est une réelle école pour l’accès des plus petits au livre. 


AD - Quel est votre livre préféré aujourd’hui ?


HN - Incontestablement Cahier d’un retour au pays natal. Ce poème au long cours de Césaire est magique :

il m’habite.

Il a conditionné mon rapport à la poésie et à l’écriture.

C’est le Cahier qui m’a ouvert aux messages à faire passer dans mes écrits.

J’ai acheté plus de trente fois ce livre :

toutes les fois que je ne le retrouve pas dans ma bibliothèque, je me le procure en librairie.


AD - Quel était votre rêve de jeunesse? Un métier que vous rêviez d’exercer?


HN - Je me voyais journaliste !

Ce métier était des plus attirants :

les journalistes étaient haut juchés, s’exprimaient diablement bien ; on les voyait à la télévision, ils signaient des articles lus par tous… 

Pour moi, ce métier permettait de faire montre de culture, de témoigner des connaissances acquises par la lecture. C’était tentant et légitime que de rêver devenir journaliste !  Avec le temps, je puis dire que c’était vraiment un rêve d’enfant.


AD - A quel âge avez-vous découvert votre amour pour la poésie ?


HN - Je suis entré en poésie au collège, en classe de troisième.

Mes premiers poèmes étaient fort influencés par les textes des auteurs de la Négritude : 

Aimé Césaire, Léon Gontran Damas, Senghor, David Diop… J’écrivais comme pour prolonger leurs vers.

Comme tout jeune auteur en quête de tuteur, je souhaitais qu’ils sachent que je les avais lus, que je désirais être de leur famille littéraire… 

Pour sûr qu’ils auraient difficilement résisté à l’envie de bâiller, pour reprendre la belle formule de Senghor à propos des jeunes poètes qui, au lieu de se construire leur propre identité poétique, au lieu de se tracer leur propre chemin littéraire, se contentaient d’être de vils pasticheurs des Négritudiens.


AD - Comment avez-vous découvert que vous aviez un talent de poète ?


HN - Des amis lisaient mes poèmes et semblaient être intéressés par mes vers. 

Par la suite, je les ai envoyés au journal Fraternité Matin (Côte d’Ivoire) qui les publiait régulièrement dans ses colonnes.

Cela faisait un sacré effet que de voir ses poèmes être lus par des milliers de personnes.

Quand je suis entré à l’université, mes enseignants disaient que j’avais un certain talent de poète, qu’il me fallait garder le cap.

Quand j’ai remporté le prix de la nouvelle, au titre de la Côte d’Ivoire, à un concours international organisé par la radio Africa N°1 en 1990, j’ai su que j’étais poète ! 

J’ai présenté à ce concours une nouvelle intitulée « M’Amante », écrite un grand souffle de poète.

Le titre même de cette nouvelle est tout un programme, un appel de la poésie.

« M’Amante » est un mot que j’ai pris à Noël Ebony, l’un des plus grands poètes ivoiriens, hélas décédé en 1986. 

Kossi Efoui (Togo), Koulsy Lamko (Tchad) étaient les lauréats de ce concours, chacun au titre de son pays.

Ils ont continué leur carrière dans l’écriture ; moi, j’avais choisi d’être critique littéraire pour le quotidien Fraternité Matin. 

Cela m’a permis d’être au cœur des Belles-Lettres ivoiriennes et d’avoir un commerce constant avec Ahmadou Kourouma, Bernard Dadié, Sony Labou Tansi, Henri Lopes, Jean-Marie Adiaffi, Véronique Tadjo, Tanella Boni, Maurice  Bandaman  et autres. 


AD - Où trouvez-vous votre inspiration ?


HN - C’est une question difficile.

Il n’y a ni un lieu ni un temps pour rencontrer l’inspiration. Une inspiration, je le pense, ne se convoque pas.

Elle prend possession de l’écrivain quand ce dernier tient sa plume.

Elle entre en lui par tous les pores, elle s’agite en lui.

Elle opère en lui quand il n’a presque plus sa lucidité.

Quand un écrivain avance dans son écriture avec sa pleine lucidité, il perd de ses forces :

il devient moins un écrivain qu’un simple journaliste, un simple scribe.

Son texte est une œuvre peut-être intéressante, mais sans âme réelle, sans vitalité, sans énergie capable de convoquer véritablement le pathos chez le lecteur. 


AD - Combien   de   temps   consacrez-vous  à   l’écriture   dans   votre journée ?


HN - Je ne me programme pas pour écrire.

Je ne programme pas les moments pour écrire.

Je peux écrire en tout temps :

le matin, la nuit…

Quand le besoin décrire se fait sentir et devient même obsédant, les mots arrivent tout seuls ; le texte se déploie sur les feuilles ou devant l’ordinateur presque tout seul.


AD - Poèmes sauvages éclairés au feu de brousse est un ouvrage à la mémoire   - « cousue » par des balles djihadistes, un soir de mars 2016 sur la plage de Bassam, - de Henrike Grosh  et  des nombreuses   victimes   de   l’intolérance   à   travers   le   monde. Dans quel état d’esprit étiez-vous en écrivant ces mots ? 


HN - Henrike Grosh à qui je dédie ce poème est une amie. Directrice de l’Institut Goethe et dame pleine de vie, elle est décédée dans le tout premier attentat mené par des djihadistes en terre ivoirienne, précisément à Grand-Bassam. 

Elle a fermé les yeux dans les bras d’un autre ami, le sculpteur Jems Kokobi. 

J’avais entamé l’écriture d’un texte sur les violences religieuses.

Au fur et à mesure de son déploiement, ce texte, qui n’était pas programmé pour Henrike, s’est resserré autour de sa figure.

C’est en mettant le point final à ce long poème que je me suis rendu compte qu’il était tout tourné vers l’image d’Henrike, qu’il se voulait hommage à cette amie et, à travers elle, à toutes les personnes fauchées par les attentats des fondamentalistes religieux de tous les bords : musulmans, chrétiens et autres…    


AD - Écrire, était-ce, au-delà d’un hommage aux victimes, d’un appel à la fraternité, un moyen de vous libérer de votre peine, un exutoire?


HN - L’écriture, la peinture, la musique, les arts en général permettent parfois aux gens de tenir debout, d’être droits sur leurs deux jambes, là où ils doivent demeurés couchés. La pratique de l’écriture évite d’avoir à s’enfermer dans les toilettes pour se soigner au travers de pleurs, de colères, de la rage qui les habite.

Peut-être est-ce mon cas avec ces poèmes sauvages.

Peut-être me fallait-il promener sur des feuilles ce trop-plein de sensibilité qui prend le visage de la colère face aux bêtises des fondamentalistes de tout poil.


AD - En combien de temps l’avez-vous écrit ? 

L’essentiel de ces poèmes sauvages était en place après deux semaines d’écriture. 

Les brûlures contenues dans les vers m’ont imposé d’aller vite, sans doute.  


AD - Avez-vous déjà un autre recueil en préparation ?


HN - Je viens d’achever une pièce de théâtre.

Le titre provisoire est Nous ne dormirons pas du sommeil des tracteurs.    


Propos recueillis par Ambre Delcroix pour MOKANDA  et Francophonie Actualités 




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