Développement Sénégal : la place des femmes en milieu rural




La femme africaine, plus particulièrement en milieu rural, supporte lourdement le fardeau du sous-développement. Outre la charge d'une famille souvent nombreuse, les corvées d'eau et de bois, elle prend une part active au développement de l'économie rurale par sa participation aux activités agricoles. La plupart de ces tâches manuelles sont longues et pénibles.
Le touriste ne retient le plus souvent que l'image «folklorique » de la femme pilant le mil selon un rite millénaire. Il ignore que le temps consacré à cette tâche peut prendre jusqu'à quatre heures par jour.

Mme Ndioro Ndiaye, ministre de la Condition de la femme de l'enfant et de la famille, nous a confié :
« La dualité femme et développement est une réalité au Sénégal : ce n'est plus un concept théorique mais plutôt quelque chose que nous vivons tous les jours, que cela soit au niveau des différents départements ministériels qui mènent en œuvre ces programmes, soit aussi par rapport à la conception. Il est nécessaire que la femme puisse savoir quelle est son identité et comment elle peut et doit s'investir, dans les actions de développement. Qui améliore le niveau de vie de la femme, améliore le niveau de vie de l'ensemble de la cellule familiale, parce qu'en Afrique en particulier il a été vu que, à cause de cette distribution des tâches ou de cette séquence que l'on observe dans la société, les hommes quand ils gagnent un peu d'argent peuvent l'utiliser ailleurs qu'à la maison. Mais les femmes le rapportent toujours à leur foyer !»
Aussi dès 1982 le ministère du Développement social décidait de procéder à une large action d'évaluation portant sur le matériel d'allègement des travaux de la femme. Une réflexion concertée associant divers partenaires intervenant dans ce secteur permettait de mettre en place un programme d'allègement de ces travaux.

Un fort mouvement associatif

Ceci devait être facilité par le fait qu'au Sénégal il existe depuis plusieurs années un important mouvement associatif issu de l'effort d'organisation des femmes. Ce mouvement particulièrement dynamique a donné lieu à l'accroissement des groupements de promotion féminine et leur regroupement au sein d'une fédération nationale.
Ainsi, le Sénégal compte aujourd'hui 3 614 groupements repartis sur l'ensemble du territoire national avec toutefois une très forte concentration en zone rurale (les groupements de promotion féminine urbains représentant environ 10% du nombre global). A noter également l'existence dans les villes d'associations professionnelles ou de bienfaisance regroupées au sein de la Fédération nationale des associations féminines et qui compte 163 membres.
La Fédération concerne plus de 300 000 femmes. Les groupements de promotion féminine intègrent, en plus de l'activité sensibilisation-éducation-formation et de développement communautaire (activité productrice et créatrice de revenus), un volet allégement qui, somme toute, favorise ou conditionne la réussite des premières.
Le programme d'allégement des travaux domestiques grâce au projet économique des groupements féminins en milieu rural et à l'appui de ses partenaires privilégiés, a installé 840 équipements composés principalement de moulins à mil, le reste étant constitué de moulins à pâte d'arachide, de décortiqueuses et d'égraineuses.
Le Fonds d'équipement des Nations-Unies (FENU), le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), rejoints par la suite par les Pays-Bas, avaient accepté de s'associer au gouvernement du Sénégal pour le financement de ce vaste projet exécuté avec l'assistance technique du Bureau international du travail (BIT).
Si la femme rurale au Sénégal contribue de manière prépondérante au développement de l'économie rurale (particulièrement dans le secteur de l'agriculture où elle assure l'essentiel des fonctions de transformation et d'écoulement des produits), la pénibilité de certaines tâches qui lui incombent constitue un facteur limitant affectant ses aptitudes et sa disponibilité dans ce rôle.

Priorité à l'allègement des travaux

Pour une réelle promotion féminine, l'allègement des travaux a donc été ressenti comme une priorité. En conséquence, il devenait possible de s'attaquer à d'autres facteurs limitants reconnus comme tels chez les groupements de femmes : le manque de connaissances élémentaires en gestion et les capacités réduites en capital d'investissement qui sont nécessaires à toute entreprise se voulant efficace. Plusieurs types d'équipements furent donc mis en place progressivement pour l'allègement des travaux de traitement des produits agricoles reconnus comme les plus contraignants.
La gestion collective de ces équipements autorisait la prise de conscience de l'intérêt du groupement et l'amenait à la maîtrise de l'organisation et du fonctionnement de l'entreprise de type coopératif.
Un autre but recherché était, grâce à une exploitation efficace de ces équipements, de générer des ressources destinées au lancement de nouvelles activités.
Au cours de ses diverses phases le projet touchait 120 groupements de femmes dès mai 1985, pour arriver à près de 800 à fin 1990 : soit environ 90 000 femmes encadrées et près d'un million de personnes directement touchées (ce qui représente  près 15% de la population du Sénégal).
En effet, comme il a été dit, en améliorant le sort de la femme rurale, le sort de la famille s'améliorait en conséquence: le projet en arrivait à jouer un rôle véritable de levier en initiant une dynamique de développement.
Un moulin à mil motorisé

Le principal équipement retenu fut le moulin à mil motorisé.
Équipé de tamis interchangeables, il permet de moudre plusieurs types de céréales.
Un moteur Diesel monocylindre Lombardini - simple et robuste - fut retenu et adapté aux difficiles conditions climatiques (filtre à air à bain d'huile, etc.).
Quant à la carcasse du moulin proprement dite, un prototype robuste fut mis au point localement et la fabrication en fut confiée à des artisans-forgerons locaux.
Sur ce point le moulin, baptisé «moulin FENU» par les populations locales est maintenant tellement apprécié qu'il en existe de nombreuses contrefaçons. Dans tous les cas les artisans retenus ont réalisé les carcasses à partir de matières d'œuvre de première qualité, importées d'Europe à la suite d'une consultation internationale sur appel d'offres et d'un contrôle strict de qualité avant l'embarquement.
Onze artisans ont été sélectionnés par le projet, ils participent régulièrement à des séminaires à l'occasion desquels ils proposent des améliorations qui sont « homologuées » pour les séries suivantes.
S'ils ont fabriqué pour le projet près de 800 moulins, ils en ont réalisé au moins 50% de plus pour des tiers (privés, autres projets, etc.). L'un des plus dynamiques d'entre eux, M. Mamadou Pêne à Thiès a ainsi pu multiplier le nombre de ses employés par 6 (pour arriver à 36 personnes) et construire en 1990 un atelier moderne, uniquement sur autofinancement.
Contrairement à ce qui se fait dans certains projets, les équipements ont été mis en place dans des groupements sélectionnés à l'issue d'enquêtes minutieusement menées sur le terrain (si les groupements féminins sont nombreux au Sénégal, il fallait s'assurer de leur dynamisme, de leur cohésion, de la bonne adéquation de l'équipement aux besoins, etc.).
Chaque groupement retenu formait, s'il n'en possédait déjà, un comité de gestion auquel était dispensée une formation simple et spécifique à la gestion de l'équipement. Il devait également prendre à sa charge la construction en dur du local destiné à accueillir le moulin.

Deux meuniers par groupement recevaient une formation plus spécialement axée sur l'utilisation et la maintenance courante du matériel.
Si le meunier est rémunéré sur le montant payé pour la mouture, les femmes du comité de gestion assument leurs fonctions bénévolement. Le contrôle des opérations s'effectue chaque jour en présence de deux femmes du groupement selon un tour préétabli : l'une surveillant la pesée, l'autre tenant la caisse.
La recette est divisée en quatre parts : deux parts destinées à l'amortissement de l'équipement (moteur essentiellement); une part destinée à l'entretien (carburant, huile) et aux réparations; la dernière part revenant au meunier.
Dans le montant destiné à l'amortissement, c'est-à-dire au renouvellement du moteur (un bon groupement peut y arriver en moins de deux ans), l'une des deux parts «amortissement» est consacrée à un fonds de diversification : avec un apport de 20% du groupement, il lui sera possible, avec l'aide du projet, de se lancer dans une opération productive de revenus (petit élevage, maraîchage, boutique villageoise, case de santé, etc.).
Pour que l'épargne soit sécurisée il a été ouvert à la banque des comptes sur livret (qu'il a fallu négocier car la plupart des groupements n'avaient, généralement à l'ouverture du compte, qu'une existence de fait). A fin 1990, le montant global déposé auprès de la Caisse d'épargne était de l'ordre de 150 millions de francs CFA. Pour faciliter les relations avec le système bancaire et notamment autoriser l'accès au crédit, les groupements peuvent désormais se doter du statut de groupement d'intérêt économique (ce qui réussit bien actuellement avec les éleveurs qui ont adopté ce statut).

L'alphabétisation fonctionnelle

Si le mécanisme semble simple, il n'en est pas moins mis en œuvre par des femmes pour la plupart non alphabétisées.
C'est pourquoi, afin de pallier cette lacune, débutait en février 1990 une expérience pilote d'alphabétisation fonctionnelle. Il a fallu au préalable conduire une enquête approfondie sur les actions du même type menées au Sénégal, réaliser du matériel pédagogique de qualité (manuels illustrés), recruter des alphabétiseurs, etc. L'alphabétisation dure deux mois en séminaire décentralisé, avec une interruption d'un mois afin de pouvoir retourner au village et s'occuper quelques temps de la famille. Bien que très soutenu, ce programme permet d'obtenir des résultats spectaculaires : en deux mois la quasi-totalité des femmes sait lire et écrire, maîtrise de plus les éléments d'une gestion simple de l'équipement et de la tenue d'un petit compte. Cet acquis, maintenu et développé, doit permettre aux femmes d'atteindre une réelle autonomie et de prendre une part plus active à leur développement.
A plus de 40 ans, certaines ont des difficultés à suivre (généralement des problèmes de vue), elles «délèguent» alors une plus jeune à leur place pour les «représenter».
A une fillette qui demandait à son père où était partie sa mère, celui-ci répondit gravement : « Ta mère est à l'Université !».
Pour assurer le bon déroulement du projet, une équipe d'une trentaine de personnes partage son temps entre le siège à Dakar et l'intérieur du pays qui est couvert dans sa totalité. Au niveau central cinq coordinatrices voient leur action relayée par 30 coordinatrices départementales et une centaine de monitrices rurales assurant un suivi rapproché et permanent des groupements. Preuve de l'attachement de ces jeunes femmes à leur mission : l'une des coordinatrices, ayant eu un bébé, l'a prénommé tout simplement... «FENU» !
Toujours au niveau central, cinq techniciens assurent le suivi, la formation et le recyclage de 30 mécaniciens ruraux ainsi que le suivi mécanique des équipements. L'un des techniciens a suivi un stage de perfectionnement chez le constructeur de moteurs en Europe. Les techniciens sont d'ailleurs d'un très bon niveau, à telle enseigne que deux d'entre eux sont précédemment partis à l'étranger comme volontaires des Nations Unies (VNU) : cela pose un réel problème et il n'y aurait guère qu'une meilleure incitation financière qui pourrait les retenir. Quant aux mécaniciens ruraux tous des privés sélectionnés, ils ont reçu en dotation une caisse à outils complète d'une valeur de 750 000 francs CFA. Ils participent à plusieurs séminaires chaque année, dont l'un est animé par un spécialiste du diesel venant d'Europe à cet effet. En contrepartie, ils s'engagent à effectuer l'entretien et les réparations des équipements selon un barème préétabli avantageux pour les groupements (l'enclavement de certains de ces derniers pouvant constituer un handicap au suivi mécanique nécessaire). En ce qui concerne les pièces de rechange, outre l'existence d'un stock central, chaque monitrice départementale détient chez elle, dans une armoire métallique fermant à clé, un stock qu'elle gère à l'aide de fiches et d'un facturier. Il est d'ailleurs étonnant de voir comment elles savent faire la différence entre deux types de segments de moteur Diesel.

Des mains sans cals

Le suivi nécessite des déplacements permanents sur le terrain. Le projet dispose pour ce faire de 28 véhicules dont 24 tout-terrain. Cependant cela ne suffit pas toujours! Les coordinatrices obtiennent alors l'aide de l'administration, plus spécialement des gouverneurs et des préfets :
elles participent de leur côté aux déplacements en fournissant alors un appui en bons de carburant.
Un tel projet est ambitieux et la dynamique de développement qu'il a mise en mouvement devrait être irréversible.
Grâce à un encadrement rapproché et une bonne formation dispensée aux femmes il a non seulement atteint son objectif d'allègement mais a pu permettre à nombre de ces dernières d'amortir les équipements et de diversifier leurs activités grâce aux fonds générés par l'exploitation du matériel.
Le dynamisme des femmes rurales sénégalaises est exemplaire. Mais il semble devoir être appuyé par un suivi lourd et coûteux.
A ce niveau il convient de se poser une question :
bien que l'encadrement des groupements soit assuré essentiellement  par des agents de l'État, qu'en sera-t-il du suivi de l'après-projet ?
Faudra-t-il trouver de nouvelles sources de financement pour assurer la pérennité et le développement engagé ?
A celui qui se rend dans un village et rencontre quelques-unes de ces femmes, elles montrent généralement la paume de leurs mains désormais dépourvues de cals et disent simplement : 
« Voyez nos mains ».

Olivier THIBAUD, OIT - Nations Unies Directeur du projet

Article paru dans "Marchés Tropicaux"
21 juin 1991

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