lundi 10 février 2020

Helena Rubinstein : l’incroyable collection au Quai Branly


Helena Rubinstein, femme d’affaires redoutable partie de rien, fut également une collectionneuse d’art à la fois éclectique et compulsive.
Elle a sa vie durant constitué une collection d'art extra occidentaux dont le musée du Quai Branly - Jacques Chirac expose une remarquable sélection jusqu’au 28 juin 2020.




C’est un incroyable destin que vécut de cette petite femme de 1,54 mètre, née le 25 décembre 1872 à Cracovie dans l’empire d’Autriche-Hongrie d’alors.

Aînée de huit filles, elle décédera en 1965 à l'âge de 93 ans dans son luxueux appartement de Park Avenue, à New York, à la tête d'un empire cosmétique planétaire.

Redoutable en affaires, serial collectionneuse, « Madame », comme tout le monde était tenu de l'appeler, aura sélectionné et accumulé les appartements, les décorateurs, les voyages, les bijoux, les vêtements et les œuvres d'art…



Helena Rubinstein devant l'ensemble de terres cuites agni de Côte d'Ivoire du Dr Lheureux



Citoyenne du monde

Dans les années 1890, opposée au mariage auquel la destinaient ses parents, Chaja Rubinstein embarque seule pour l'Australie.
Après quelques petits métiers dans l'arrière-pays australien, celle qui se fait désormais appeler Helena ouvre, en 1902, un salon de beauté à Melbourne dans lequel elle commercialise sa première crème, nommée Valaze («  don du ciel » en hongrois).
Est-ce lors de ces premiers voyages que sa vision de la beauté se singularise ?
Toujours est-il qu’en 1908 elle inaugure à Londres son deuxième salon et épouse Edward William Titus, un journaliste américain et dandy cultivé.
Quatre ans plus tard ils s'installent à Paris avec leurs deux garçons.
Mais c’est vers 1915 qu'elle part à la conquête de l'Amérique, sans jamais cesser les allers-retours avec l'Europe.
En 1938, elle divorce et épouse un prince géorgien, Artchil Gourielli-Tchkonia.
Elle commandite la construction d'immeubles auprès des plus grands architectes et met au goût du jour ses salons de beauté et appartements avec les meilleurs décorateurs du moment  :
Jean-Michel Frank, Emilio Terry, Paul T. Frankl, Ernö Goldfinger ou David Nightingale Hicks...

Une collectionneuse avisée

Toute sa vie durant, «  Madame » a collectionné quasi frénétiquement les œuvres de ses contemporains.
A Paris, son amie Misia Sert l'introduit dans la société intellectuelle et artistique d'avant-garde.
Elle acquiert très tôt des tableaux de Matisse, Braque, Chagall, Derain, Picasso, Dalí...
Mais l'une de ses collections les plus spectaculaires et personnelles est celle d'art extra-européen auquel elle a été initiée dès 1908 par son voisin, le sculpteur et peintre Jacob Epstein.
Habitant à Londres, celui-ci lui demande d'acquérir, dans les ventes parisiennes, des pièces d'art africain qu'il a repérées.
Petit à petit, la femme d'affaires se prend au jeu et achète pour elle-même des objets en provenance du Nigeria, du Cameroun et des deux Congo.
Étriers de poulie de métiers à tisser, masques, statuettes, instruments de musique, figures en terre cuite prennent place dans ses différents appartements.
Un salon entier leur sera réservé dans sa nouvelle maison parisienne du quai de Béthune.
Le jeune photographe Man Ray, avec qui elle s'est liée d'amitié, lui emprunte sa statue bangwa pour la photographier avec le mannequin Ady Fidelin en 1934. L'année suivante, dix neuf de ses œuvres sont présentées à l'importante exposition African Negro Art au Museum of Modern Art (MOMA), à New York.
La galerie de Charles Ratton alimente sa collection, comme celle de Paul Guillaume dans les années 1920.
Sa rencontre avec Félix-Henri Lem sera à l'origine de deux enrichissements importants :
l'ensemble statuaire et masques du Mali et du Burkina Faso, et l'ensemble de terres cuites agni de Côte d'Ivoire du Dr Lheureux.

La beauté comme obsession

« Je m'intéresse à toutes les formes de la beauté, » déclarait Helena Rubinstein qui, tout au long de sa vie, s'est fait tirer le portrait par les peintres et photographes qu'elle côtoyait.
Elle avait plaisir à s'entourer de ses œuvres et faisait partager leur esthétique inhabituelle à ses amis et ses clientes.
Par le biais de représentations de corps humains, elle diffuse sa vision personnelle de la beauté «  fondée sur le caractère d'un visage, d'une expression, d'un objet, » observe Julie Verlaine, historienne de l'art.

Après la disparition de « Madame », en 1965, c'est aux Etats-Unis, dont elle était devenue citoyenne, qu'a été réglée sa succession.
Sa collection est mise en vente par la maison Parke-­Bernet Galleries, acquise par Sotheby's en 1964.
Les œuvres d'art extra­européen seront dispersées lors de trois vacations, les 21 et 29 avril, et le 15 octobre 1966.
La réputation de ces pièces est alors telle que leur exposition avant enchères a attiré plusieurs milliers de personnes.
Les 2 000 lots partent pour un montant record total de 5 millions de dollars !

Partie de rien, «  Madame » s’est affirmée l'une des rares collectionneuses d'art africain - la seule peut-être - dans un milieu dominé par les hommes.
Femme d'affaires moderne, indépendante, puissante, son goût de l'art rejoignait sa vie professionnelle au service de la beauté.
Son audace instinctive aura joué un rôle primordial dans la reconnaissance des arts extra-européens !

Helena Rubinstein. La collection de Madame, galerie Marc Ladreit de Lacharrière, musée du quai Branly - Jacques--Chirac, 37, quai Branly, Paris (VIIe) jusqu’au 28 juin 2020.

www.quaibranly.fr









































Étriers de poulie de métier à tisser


Peignes








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